Littérature classique et littérature européenne : influence, réception, métamorphose - sous la direction de José Pedro Serra et Bruna Conconi - n°19/2025

Prémisses

DOI: 10.17457/RIL/2025_19_0 

Bruna Conconi (Université de Bologne)

Prémisses

Introduction. La longue tradition de la tragédie et la résurgence du tragique

DOI : 10.17457/RIL/2025_19_1

José Pedro Serra (Centre d'Études Classiques, Université de Lisbonne)

Introduction. La longue tradition de la tragédie et la résurgence du tragique

FR  Après les XIXe et XXe siècles, la tragédie est notre destin, envisagé non pas nécessairement comme le port d’arrivée de notre parcours personnel et collectif, mais comme un moment inévitable de réflexion et de crise, où s’enracinent nos préoccupations les plus profondes et les plus vives, notre quête de sens, la question du visage le plus authentique de l’homme, du monde et de la vie. Ce qui peut résulter de ce questionnement est imprévisible et indomptable. Dans cette réflexion, nous essayons d’abord de reparcourir le moment où naît la tragédie et d’esquisser les principales questions qui en découlent, dans le contexte religieux, social, politique et philosophique de l’Athènes du Ve siècle avant J.-C. Nous tentons ensuite d’analyser le « retour du tragique », à partir de l’annonce de la « mort de Dieu ». L’annonce de la « mort de Dieu » est un événement philosophico-culturel auquel on ne peut se soustraire, quelle que soit notre position religieuse. Pour s’y plonger ou la dépasser, nous croyons qu’essayer de percevoir comment l’écho de ce meurtre effréné s’est fait entendre à travers notre modernité représente une authentique fatalité et une vérité existentielle.

Mots-clés : tragédie/tragique, Athènes, « mort de Dieu », absurdité/espoir, modernité.  

EN  After the 19th and 20th centuries, tragedy is our destiny, not necessarily as the final port of our personal and collective journey, but as an inevitable moment of reflection and crisis, in which our deepest and most vibrant concerns are rooted, our quest for meaning, the question of the most authentic face of man, the world and life. What can result from this questioning is unpredictable and indomitable. In this reflection, we first try to follow the moment of the birth of tragedy and outline the main issues that emerge from it, in the context of the religious, social, political, and philosophical environment of Athens in the 5th century BC. We then try to analyse the « return of the tragic », based on the proclamation of the « death of God ». The announcement of the « death of God » is a cultural and philosophical statement that cannot be avoided, whatever one’s religious position. To plunge into it or to overcome it, it is, I believe, an authentic fatality and an existential truth to try to see how the echo of this unbridled murder has been heard throughout our modernity.    

Keywords : Tragedy/Tragic, Athens, « Death of God », Absurdity/Hope, Modernity.  

Le « réalisme épique » de Salammbô

DOI : 10.17457/RIL/2025_19_2

Bertrand Marquer (Université de Strasbourg)

Le « réalisme épique » de Salammbô

FR Cet article analyse les raisons qui ont pu pousser Saint-René Taillandier à attribuer à Salammbô de Flaubert le qualificatif de « réalisme épique ». Très critique sous sa plume, cette expression permet néanmoins d’envisager le rapport ambivalent de Flaubert à l’épopée, et la manière toute particulière qu’il a de construire, avec Salammbô, un roman historique fondé sur l’« imagination scientifique ». C’est donc également du rôle proprement poétique de l’antiquité que traite cet article, et du rapport que tisse Flaubert entre passé et présent, par le biais d’un sombre roman où se donne à lire, selon son auteur, l’origine de notre société monothéiste.

Mots-clés : Flaubert, Salammbô, antiquité, religion, épopée.

EN This article analyses the reasons that led Saint-René Taillandier to describe Flaubert's Salammbô as « epic realism ». Although highly critical of Flaubert's work, this expression nevertheless allows us to consider Flaubert’s ambivalent relationship with epics, and the very particular way in which he constructs, in Salammbô, a historical novel based on « scientific imagination ». This article therefore also deals with the specifically poetic role of antiquity, and the relationship that Flaubert weaves between past and present through a very dark novel that, according to its author, reveals the origins of our monotheistic society.

Keywords : Flaubert, Salammbô, antiquity, religion, epics.

Mythe, adaptation et théâtre du réel

DOI : 10.17457/RIL/2025_19_3

Aphrodite Sivetidou (Université Aristote de Thessalonique) 

Mythe, adaptation et théâtre du réel 

FR  Suivant la vieille pratique « Faire du neuf avec du vieux », deux auteurs français, Michel Vinaver et Michel Azama, puisent leur inspiration dans le même mythe, à plus de trente ans de distance : Iphigénie Hôtel (1958) de Vinaver et Iphigénie ou Le Péché des dieux (1991) d’Azama. Point commun aux auteurs des deux textes, leur attachement à l’actualité. Opération politique, en prise directe avec son époque, la question pour le théâtre « est de savoir comment [il] s’y est pris pour en rendre compte », l’intention de l’auteur étant régie par l'acte de la réception ; c’est donc dans cette voie que mon analyse est orientée, focalisant le mythe revisité modifié dans sa nouvelle forme. Or, c’est à partir de ces deux auteurs français bien connus du XXe siècle, qui, sans pouvoir « se passer d’un travail de remise en question formelle », questionnent chacun à sa manière sur l’inhumanité et la violence, que j’ai étudié la nouvelle proposition du « déjà connu » afin de repérer la pratique moderne et le fonctionnement du mythe grec antique dans la mesure du public d’aujourd’hui.

Mots-clés : mythe, réécriture, forme, réception, réel.

EN  Following the old saying « I create the new through the study of the old », two wellknown French writers, Michel Vinaver and Michel Azama, are inspired by the same myth, with a distance of more than thirty years between them : Iphigénie Hôtel by Vinaver (1958), Iphigénie ou Le Péché des dieux d’Azama (1991). The common element of both authors is their concern with current issues. The theatrical rewriting, as a political act directly related to contemporary affairs, is raising the question of the use of the « old » given that the writer is predominantly concerned with present-day issues. Lead by this question, in the context of the work of the two writers outlining their views on human cruelty and violence in the current manifestation of the « old », I studied these new interpretations of a well-known narrative to identify the application and function of ancient Greek myth with regard to the perceptions of today's audiences.

Keywords : Myth, Rewriting, Form, Reception, Reality.

Le tragique dans la dramaturgie contemporaine. Le cas de Jean-Luc Lagarce et de Howard Barker

DOI : 10.17457/RIL/2025_19_4

Sophia Felopoulou (Université Nationale et Capodistrienne d'Athènes)

Le tragique dans la dramaturgie contemporaine. Le cas de Jean-Luc Lagarce et de Howard Barker

FR À l’ère du « post » et du « meta », où le théâtre et surtout le drame semblent tellement méconnaissables, la notion du tragique demeure vivante, bien que la tragédie, en tant que genre et forme, ait complétement changé. Il s’agit d’un tragique qui, à l’aide des matériaux nouveaux, continue à déclencher la peur, l’effroi. Si la catharsis est absente (elle a disparu, selon C. Naugrette), le « cathartique » a pris sa place. La violence, toujours présente, est véhiculée par le langage, un langage à la fois réaliste et poétique, soigné et argotique, au gré du dramaturge. L’homme et l’(in)humanité se trouvent au coeur des nouvelles écritures et le « nouveau tragique » recherche l’essence de l’homme dans sa réalité la plus brute et il l’accepte tel qu’il est, sans aucun embellissement, au contraire, au fond de la douleur se trouve une beauté cachée. Les pièces de Howard Barker, Edward Bond, Sarah Kane offrent des paradigmes excellents de cette nouvelle écriture et de la « réinvention » de la tragédie. Mais le défi pour moi serait de mettre en parallèle deux écritures qui semblent différentes, celle de Barker et de Jean-Luc Lagarce.The Dying of Today et Juste la fin du monde combinent l’épique et le dramatique, pour exprimer la tragédie de la parole, avec des ambiguïtés (Barker) ou des équivoques (Lagarce), optent pour la confrontation des arguments (un nouveau type d’agôn) et présentent la fin, la mort et la catastrophe sous une optique nouvelle.

Mots-clés : tragique, inhumanité, théâtre de la catastrophe, cathartique, souffrance.

EN In the age of the « post » and the « meta », when theatre and especially drama seem so unrecognizable, the notion of the tragic remains alive, even though tragedy as a genre and form has completely changed. It is about a tragic that, with the help of new materials, continues to trigger fear and dread. If catharsis is absent (it has disappeared, according to C. Naugrette), the « cathartique » has taken its place.The violence, always present, is conveyed through language – language that is both realistic and poetic, polished and slangy, as the playwright sees fit. Human and (in)humanity are at the heart of the new writing, and the « new tragedy » seeks out the essence of man in his rawest reality, accepting him as he is, without any embellishment ; on the contrary, in the depths of pain lies a hidden beauty. The plays of Howard Barker, Edward Bond, Sarah Kane offer excellent paradigms for this new writing and « reinvention » of tragedy. But the challenge for me would be to parallel two seemingly different types of writing, those of Barker and Jean-Luc Lagarce. The Dying of Today and Juste la fin du monde combine the epic and the dramatic, to express the tragedy of speech, with ambiguities (Barker) or equivocations (Lagarce), opt for the confrontation of arguments (a new type of agon) and present the end, death, and catastrophe in a new light.

Keywords : Tragic, Inhumanity, Theatre of Catastrophe, Cathartique, Pain.

Le “contre-Ulysse” d'É.-E. Schmitt ou de l'intertexte épique vers le tragique contemporain

DOI : 10.17457/RIL/2025_19_5

Maria Litsardaki (Université Aristote de Thessalonique, Université Ouverte de Grèce) 

Le “contre-Ulysse” d'É.-E. Schmitt ou de l'intertexte épique vers le tragique contemporain

FR Dans le roman d’É.-E. Schmitt, Ulysse from Bagdad, l’intertexte homérique est exploité comme toile de fond, afin de permettre au romancier de raconter les aventures d’un jeune irakien, qui quitte son pays dévasté par la guerre, pour aller en Angleterre, pays rêvé comme un paradis à rejoindre, mais aussi unique moyen de survivre et d’aider sa famille. D’une escale à l’autre, les obstacles qui se multiplient, les dangers et la mort qui guettent à tout moment ne réussissent pas à fléchir l’élan du héros envers la réalisation de son rêve, nous rappelant la persévérance de son ancêtre homérique. Or, à un deuxième niveau de lecture, le roman dévoile ce qui pourrait être considéré comme le tragique contemporain, à savoir les aspects terrifiants et horribles de notre époque, d’un monde nourri des guerres, divisé par des frontières et fondé sur des exclusions, sans pitié et sans respect pour autrui. Parallèlement, on constate que le modèle du héros fabuleux fonctionne à rebours et paraît déconstruit, puisque le personnage de Schmitt fait l’expérience d’une aliénation et d’un abaissement même au statut de sous-homme. Dans notre article, nous cernons le sens du tragique chez Schmitt, un tragique qui n’est pas dû à la colère divine ou à l’hybris, mais à tout ce que l’être porte d’inhumain, de monstrueux et de barbare, qui conditionne son comportement envers l’autre et l’étranger, ce qui transforme par conséquent l’Ulysse épique en héros tragique, en quête d’une identité et d’un avenir plein d’espoir.

Mots-clés : intertextualité, exil, tragique, identité, humanisme.

EN In É.-E. Schmitt’s novel Ulysses from Baghdad, the Homeric intertext is used as a backdrop to allow the novelist to recount the adventures of a young Iraqi who leaves his war-torn country to go to England, a country he dreams of as a paradise to reach, but also as the only way to survive and help his family. From one port of call to the next, the obstacles that multiply, the dangers and death that lurk at every turn, do nothing to dampen the hero’s drive to realize his dream, reminding us of the perseverance of his Homeric ancestor. On a second level, however, the novel reveals what could be considered as the contemporary tragic, namely the terrifying and horrifying aspects of our times, of a world nourished by wars, divided by borders and founded on exclusion, without mercy or respect for others. At the same time, we can see that the model of the fabulous hero works in reverse and appears deconstructed, since Schmitt’s character experiences alienation and is even lowered to the status of sub-human. In our article, we identify the sense of tragedy in Schmitt, a tragedy that is not due to divine anger or hybris, but to all that is inhuman, monstrous, and barbaric in the human being, which conditions his behavior towards the other and the foreigner, and which consequently transforms the epic Ulysses into a tragic hero, in search of an identity and a hopeful future.

Keywords : intertextuality, exile, tragic, identity, humanism.

Écriture romanesque et reprise du mythe antique dans Perséphone 2014 de Gwenaëlle Aubry

DOI : 10.17457/RIL/2025_19_6

Patrick Werly (Université de Strasbourg) 

Écriture romanesque et reprise du mythe antique dans Perséphone 2014 de Gwenaëlle Aubry

FR Deux romans de Gwenaëlle Aubry reprennent, chacun à leur façon, le mythe grec de Perséphone : Le Diable détacheur et Perséphone 2014. L’épisode antique du rapt de la jeune fille par Hadès aide à dire une rencontre amoureuse et sexuelle dont l’intensité rend difficile le retour à la vie ordinaire. Dans chaque livre, le mythe permet à l’autrice d’aborder une expérience qui ne relève pas de la sociologie mais n’est pas unique et se répète dans le temps, au moins depuis l’Antiquité grecque. Le mythe aide à reprendre l’événement, à le comprendre, à montrer qu’il a été vécu par d’autres, qu’il est barbare certes, loin des belles formes de la civilisation, mais qu’il n’en est pas moins partageable, digne d’entrer dans la parole, de se faire parole commune.

Mots-clés : Gwenaëlle Aubry, Perséphone, Éleusis, mystères, mystique.

EN In her two novels, Le Diable détacheur and Perséphone 2014, Gwenaëlle Aubry returns to the Greek myth of Persephone, each time in a very different way. The ancient myth of the abduction of the girl by Hades is used by the author to tell a sexual relationship so intense that it makes difficult to return to ordinary life. In each novel, the myth helps the author to approach an experience that is not unique but that escapes the means of sociology, to tell once more what has been known since early Greek antiquity. Myth helps to understand the event, to show that it has been lived by others, that it is barbaric indeed and far from the beautiful forms of civilization, but that it is nonetheless shareable and worth of entering common understanding.

Keywords : Gwenaëlle Aubry, Persephone, Eleusis, Mysteries, Mysticism.

Immaginare il Nord

DOI : 10.17457/RIL/2025_19_7

Alessandro Zironi (Università di Bologna)

Immaginare il Nord

FR L'article retrace la formation et la diffusion de notre imaginaire de l'idée du Nord. Ainsi, il est perçu et représenté dans son opposition entre la lumière et l'obscurité, qui devient celle entre le bien et le mal. La fascination du Nord est liée à sa situation géomorphologique et atmosphérique, qui en fait un lieu primordial. C'est là que les peuples européens d'origine germanique partent à la recherche de leurs origines païennes. Le Nord, de lieu inconnu et inquiétant, devient alors l'emblème des racines culturelles. Dès l'époque préromantique, cette perception s'accompagne de deux autres : le Nord est un lieu de nature primitive ainsi que de pureté et de force morale. Tout cela conduira, notamment grâce à la littérature fantastique qui puise dans cet héritage, à la formation d'une vision stéréotypée de ce monde qui accompagne encore aujourd'hui une grande partie de la réception du Nord.

Mots-clés : Nord, littérature scandinave, réception du Nord, pays scandinaves, Islande.

EN The essay traces the emergence and diffusion of images associated with the idea of the North. It is thus perceived and represented in its opposition between light and darkness, which becomes the opposition between good and evil. The fascination of the North is linked to its geomorphological and weather situation, which makes it a primordial place. It is there that European peoples of Germanic descent go in search of their pagan origins. The North, therefore, went from being an unknown and disturbing place to a symbol of cultural roots. From the pre-Romantic period, this perception was accompanied by two others : the North was a place of primeval nature, as well as a of purity and moral strength. All of this, thanks in part to the fantasy literature that drew on this heritage, led to the formation of a stereotyped view of this world that still accompanies much of the reception of the North today. 

Keywords : North, Scandinavian Literature, Reception of the North, Scandinavian Countries, Iceland.